Societas Criticus, revue de critique sociale et politique, Vol. 11 no 6, Éditos : www.societascriticus.com
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Notre édito des fêtes : Le ron-ron…
Michel Handfield, M.Sc. sociologie, éditeur de Societas Criticus
3 décembre 2009
Depuis quelques années déjà nous avons pris l’habitude de faire un édito des fêtes (1) qui attire l’attention sur un point de changement. Donner de la culture par exemple, en lieu et place de bébelles.
Mais, quelle année avons-nous passé en 2009? Les scandales dans le monde municipal québécois, particulièrement à Montréal; les coûts des partenariats publics privés au Québec; les jeux mafieux dans le monde de la construction; les faux-fuyants du parti conservateur et l’impossibilité pour l’opposition libérale de le renverser, le vote étant trop divisé et friable pour assurer une majorité à quelques autres partis que ce soit au Canada actuellement, à moins d’une coalition libérale-néodémocrate vers laquelle il faudra aller en toute logique; l’entreprise de diaboliser l’assurance-santé proposée par le président Barack Obama aux États-Unis, que les Républicains qualifient d’ailleurs de communiste! Quel changement face à l’espoir que suscitait son élection il y a un an à peine!
Il y eut aussi la perte rapide de la crédibilité du Canada au plan international, alors que nous avons mis à la poubelle nos objectifs en matière d’environnement d’une part et que nous recourrons maintenant à la torture dans nos missions de paix d’autre part, nous qui étions encore considérés comme porteurs de valeurs pacifiques il y a quelques années à peine. Nous sommes maintenant en complète rupture de banc avec la politique qui nous avait inspirées depuis l’ère Pearson; davantage en harmonie avec les politiques de l’ancienne administration Bush aux États-Unis, comme si nous marchions dorénavant un pas en arrière! Enfin, que dire de l’enlisement de la politique internationale dans les idéologies religieuses, nouvelles lignes de fracture du monde! Où il faudrait de l’éducation et de la solidarité, il n’y a qu’alliances stratégiques, intérêt économique et faux-fuyants. Quel horizon pour demain?!
Comme le citoyen vit de plus en plus un sentiment d’impuissance, il se replie sur lui-même, écoute sa musique et lit de moins en mois les grands quotidiens! C’est le journal télévisé qui a pris la place. L’essentiel dans un clip! (2) On lira le journal du lendemain matin, souvent un gratuiciel distribué dans le métro, pour en savoir davantage. Quant aux affaires internationales, pas assez vendeuses, on les écarte pour du « people » et du local! Les articles les plus attirants ont naturellement la meilleure place. Quant à la nouvelle internationale, elle est reléguée dans des espaces réduits, moins en vue, entre deux pubs alléchantes, et on titre la colonne « En bref! » à moins qu’elle ne soit réellement sensationnaliste, donc vendeuse! Alors, les journaux du lendemain la joueront en une. Les médias se nourrissent souvent eux-mêmes!
On crée parfois la nouvelle, surtout dans le variété, pour susciter de l’intérêt. Le journal nourrit ici la télé et la télé nourrit la revue! L’empire est heureux, le citoyen diverti. Il oublie ses problèmes, la politique et l’économie. De la musique et du sport pour oublier la morosité de la vie comme autrefois du pain et des jeux! C’est le modèle des médias privés. Pas surprenant que ces groupes rationalisent dans leurs médias plus traditionnels, mais se concurrencent avec des gratuiciels, manière d’aller chercher les lecteurs qui n’achètent pas le journal. En fait, plus la même information, remaniée, attire de l’achalandage, plus le groupe médiatique gagne son beurre, car le groupe ne vend pas de l’information, mais de la visibilité aux annonceurs! Le gratuiciel est donc rentable dans cette optique. Ce n’est donc pas un hasard s’il y a tant de gratuiciels qui se disputent le marché du transport en commun, car il y a là un marché semi-captif, puisqu’on peut toujours amener sa propre lecture ou son baladeur. Mais, une majorité prend un des journaux disponibles dans le métro pour le lire en chemin. Ça se voit!
Remarquez que la chaîne publique suit un peu le même modèle, compétition oblige, mais avec un angle d’affaires publiques et internationales, reprenant sous divers angles une même nouvelle selon qu’elle s’adresse aux auditeurs de la radio, de la télé ou de l’internet. Ainsi, nous aurons droit aux images à la télé, mais nous aurons davantage d’entrevues de fonds et d’analyse à la radio. Nous trouverons des hyperliens et des références sur le site internet ainsi que des images d’archives non disponibles ailleurs. Comme elle est publique, la radio/télé d’État aura plus ou moins fréquemment recours à des collaborateurs des médias privés de l’écrit.
Si le citoyen écoute le journal télévisé du soir et lit les nouvelles du matin, une fois au travail cependant, son cerveau doit être orienté vers une tâche ou un but précis. Fini la distraction et la discussion. (3) Prière de ne pas penser est parfois la devise:
« Employee are compelled to lead a double existence : outside their work they may enjoy considerable liberties, independence and self-confidence, although their capacity to structure and restructure social life to any significant degree is quite limited; in their place of work they are subject to strict authority and control, particularly those at the lower end of the hierarchy, and to forces of technological and social organizational change over wich they have little or no control – in Touraine’s phrase, “dependant participation”. » (4)
Ce fut écrit en 1979. Avec la mondialisation et la rationalisation du personnel que l’on a connu depuis, les choses ne se sont pas améliorées. Le surtravail fait qu’on a de moins en moins de temps pour s’occuper des enfants ou de la bouffe, le système capitaliste compensant alors par les garderies et les repas préparés; les traiteurs pour les plus riches! Brûlé, on ne s’occupe plus de l’autre et de moins en moins de la communauté, de la cité ou de la politique. On laisse cela à des militants de carrière; professionnels de la communication ou de la politique, membres des cabinets de relations publiques ou de groupes reconnus pour le faire. Les individus qui ont encore le temps de représenter le petit monde et de manifester en leur nom sont surtout les travailleurs d’organismes communautaires et les sans-emploi, genre de militants professionnels et critiques qui vivent bien souvent de peu : des programmes de subventions, le chômage ou l’aide sociale! Mais, le système met tout en œuvre pour les dénigrer, ce qui fait qu’on voudrait bien qu’ils aillent travailler à la place de militer, quitte à leur couper les subsides gouvernementaux pour les y forcer. On veut des citoyens qui entrent dans le rang et une démocratie qui ne nous dérange pas, genre de dictature élue qui nous gère en nous laissant dormir. Quand on ne sait pas, on est heureux! L’humanité perdue comme le dit Alain Finkielkraut! (5)
On est maintenant dans le règne de l’individualité. On s’en plaint, mais on y participe. Les baladeurs les plus populaires sont d’ailleurs les modèles sans radio, car on veut être dans notre bulle avec notre musique. Le ron-ron quotidien; la musique pour oublier son effet! Surtout ne pas savoir, car cela accroît le stress. Marcher pour la démocratie ou la communauté!? Revendiquer!? Pas le temps ou inutile. On laisse ça aux contestataires professionnels, gauchistes, anarchistes et utopistes! Puis, de toute manière, nous écoute-t-on? Peut-être ne sommes-nous plus assez nombreux pour être écoutés! On passe donc dans l’indifférence collective à moins qu’il n’y ait suffisamment de casse pour passer dans les nouvelles! Ce n’est pas un hasard que les manifestations où il y a le moins de gens soient parfois si violentes, car la violence assure une visibilité à l’ère des médias! Visibilité relayée par « You Tube » (6) à la planète!
Le modèle chinois est finalement celui de l’avenir : travailler, consommer et, surtout, laisser les politiciens nous gérer en nous en laissant savoir le moins possible! Malheureusement, il y a encore quelques journalistes qui nous informent plutôt que de nous divertir! Alors, ne pas s’informer pour continuer sa routine sans s’inquiéter. Ni vu, ni connu! Ce n’est pas pour rien que le tirage des quotidiens est en baisse : On ne veut pas le savoir!
De toute façon, on a trop d’élections! À preuve, les taux de participation sont en chute libre. Par désintérêt bien souvent, même si j’aimais mieux que ce soit par contestation! Il y a tant d’autres choses à faire. L’agora est vide, le centre commercial est plein. C’est le nouveau centre du monde. On choisit la société de consommation par nos actes. Si un jour on perd notre liberté de choix, là on voudra certainement revenir en arrière, mais il sera trop tard. Pourtant, si on ne s’occupe pas de la politique, le Politique s’occupera de nous (7) avec ses amis du monde des affaires! C’est à souhaiter que cela n’arrive pas, mais…
Dans une société d’individualités, le tissu social ne peut que se défaire. Une chance que certains réseaux numériques prennent le relais. Mais, est-ce suffisant? En cette année de crise de l’information, je vous donne un cadeau : des sources d’informations à mettre dans vos baladeurs à défaut d’avoir le temps de lire. Je les ai éprouvées et je peux vous dire qu’elles sont de qualité. Vous serez ainsi moins seul sous vos écouteurs, connecté à la société autrement. Une expérience à faire!
Sur le site de ballado diffusion de Radio-Canada
- Les coulisses du pouvoir
- Euromag
- L'après-midi porte conseil
- Christiane Charrette
Parmi les émissions de France inter
- 2000 ans d'histoire
- L'autre économie
- Interception
- Reporters
- La revue de presse
Enfin, de France Culture
Quant à notre souhait criticus de cette année: dites bonjour à votre voisin et qu’il vous réponde, car c’est le début d’une reprise en main de nos collectivités. Petit à petit, mot à mot, voisin par voisin! On ne veut pas avoir l’air de se mêler de ce qui ne nous regarde pas, mais il faut bien voir que l’humain a franchi l’histoire parce qu’il était capable de solidarité sociale. Sinon, il n’aurait jamais été assez fort pour faire face au monde ambiant. (8) Nous avons devoir de mémoire, de perpétuation et de solidarité! Se mêler de nos affaires est parfois une renonciation ou un abandon! Rien de moins.
Notes:
1. Sur la photo des fêtes, vous voyez Socrate, notre oiseau, qui représente la discussion ou les dialogues socratiques; une vache pour Societas Criticus; le fanal pour Diogène le cynique; le globe terrestre pour le monde, car on est une revue internet donc mondiale; l’appui livre en forme de masque pour l’Afrique, trop souvent oubliée; la radio à ondes courtes pour l’information et les écouteurs pour montrer qu’on peut aussi être branchée sur le monde et non seulement dans sa bulle musicale! Question de choix. Quant aux livres, ce sont :
- Saul, John Ralston, 1992, Voltaire's Bastards, Toronto: Penguin book.
- Barreau, Jean-Claude, et Bigot, Guillaume, 2005, Toute l'histoire du monde de la préhistoire à nos jours, France : Fayard (Histoire)
- Hosbawm, Eric, 1999, Age of extremes. The short Twentieth century, 1914-1991, London: Abacus
- FINKIELKRAUT, Alain, 1996, L'humanité perdue, Paris: Seuil, coll. points.
Ces choix ne sont pas innocents ! Puis, l’illustration d’Age of extremes est une scène du film « Hitler, A film from Germany » (1977) de Hans Jurgen Syberberg selon la jaquette du livre. Mais, les cinéphiles auront reconnu qu’il s’agit d’une image tirée d’un film de Charlie Chaplin : « The great dictator » (1940). Ceci boucle donc la boucle avec le cinéma, objet d’étude de Societas Criticus comme révélateur social!
2. Une courte analyse.
3. Discuter d’actualités et de politique avec les collègues est parfois mal vu. Cela pourrait-il en venir à mériter un avertissement ou le renvoi dans certains cas jugés sensibles, surtout si cela touche des enjeux ethnoculturels ou religieux? Mieux vaut alors parler de sports, plus rassembleur. Que ceux qui émettent ces politiques ne soient pas surprit du désintérêt des citoyens pour la chose publique. Au temps de Socrate, on discutait ferme! Cela faisait partie du processus démocratique. Maintenant, la discussion est perçue comme une chose négative. Mais, que reste-t-il de la démocratie sans dialogues, débats ou discussions entre les citoyens? Quand, la dernière fois, avez-vous débattu d’un enjeu politique avec un confrère de travail, un voisin ou un citoyen assis à côté de vous dans le métro ou le bus? En fait, quand avez-vous même discuté d’un enjeu public ou politique en famille?
4. Baumgartner, Tom, BURNS, Tom R., et De Ville, Philippe, “Work, Politics, and Social structuring under capitalism: impact and limitation of industrial democracy reforms under capitalist relations of production and social reproduction”, p. 182 in BURNS, Tom R., KARLSSON, Lars Erik, and RUS, Valjko, 1979, Work and Power, England/U.S.A.: Sage publ.
5. L'humanité perdue est le titre d’un livre d’Alain FINKIELKRAUT (1996, Paris: Seuil, coll. points) qui parle justement de ce que nous devrions savoir du XXe siècle, mais qu’on ignore parfois délibérément, parfois parce qu’on n’enseigne plus qu’un succédané d’histoire : ce bris d’humanité! L’arrière de couverture dit :
« Ce livre est, d'un bout à l'autre, hanté par les événements qui font du XXe siècle la plus terrible période de l'histoire des hommes. Il ne se veut ni panorama, ni bilan, mais méditation obstinée et narration inédite de ce qui, depuis 1914, est advenu à l'humanité et plus précisément à cette idée d'humanité si difficilement conquise par les Temps modernes. Il cherche à comprendre pourquoi l'affirmation la plus radicale de l'unité du genre humain a pu, comme son désaveu le plus fanatique, produire un univers concentrationnaire.
À la fois mortelle et meurtrière, l'idée d'humanité ne peut plus être maniée ni pensée innocemment. Il nous faut la défendre et la concevoir autrement, veiller à ce qu'elle vive et faire en sorte qu'elle ne recommence pas à tuer. »
7. « Si vous ne vous intéressez pas à la politique, la politique s'occupera de vous » est une expression passée dans le langage courant. J’ai aussi trouvé «Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s'occupe de vous tout de même.» Cette expression serait redevable à Charles de Montalembert. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_de_Montalembert
8. A ce sujet lire Barreau, Jean-Claude, et Bigot, Guillaume, 2005, Toute l'histoire du monde de la préhistoire à nos jours, France : Fayard (Histoire) (Distribution Hachette)
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